LE CADAVRE DANS LE PLACARD
par Jérome Béguin

Hans Fässler, historien, dénonce le passé esclavagiste de la Suisse et milite pour un travail de mémoire.

"La Suisse n'a rien eu à voir avec l'esclavage, la traite négrière ou le colonialisme», déclarait le représentant de notre pays lors de la Conférence mondiale contre le racisme de Durban en 2001. Une position réaffirmée l'année suivante par la Commission fédérale contre le racisme: «La Suisse n'a ni été une puissance coloniale ni participé à l'esclavage». Voilà pour la version officielle. Mais en 2005, des universitaires vaudois démentaient dans un ouvrage1 ces affirmations. Des Suisses ont participé à la déportation de plus de 20 000 Noirs, et indirectement à celle de 172 000 en tenant compte des investissements financiers. Un nouveau livre2 corrobore ces faits et relance le débat.

Son auteur, Hans Fässler, est historien saint-gallois, metteur en scène, et militant socialiste. Il est connu pour avoir défendu la réhabilitation de Paul Grüninger, ce commandant de police condamné pour avoir sauvé plusieurs centaines de réfugiés juifs pendant la guerre. En 2003, en préparant un spectacle à l'occasion du bicentenaire de la création du canton de St-Gall, il découvre qu'au XVIIIe siècle des familles saint-galloises possédaient des plantations et des esclaves dans les colonies. «Cela ne s'accordait pas à ma vision du monde». Hans Fässler commence alors à compiler des informations sur le rôle de Suisses dans le système esclavagiste, puis décide d'en faire un livre. La traduction française de cet ouvrage, Une Suisse esclavagiste, vient de sortir. Le livre est sous-titré Voyage dans un pays au-dessus de tout soupçon, une référence à l'ouvrage de Jean Ziegler dont l'auteur dit partager la démarche politique. C'est un itinéraire, un voyage dans 19 lieux de la Suisse correspondant à 19 histoires illustrant le passé esclavagiste de la Suisse, et un projet politique.


Nouvelles fortunes hélvétiques

Le livre montre clairement que des Suisses ont participé au système esclavagiste, et ce à tous les niveaux. En fournissant des capitaux et des marchandises, en armant les navires et en les assurant, en possédant des plantations, en servant comme mercenaires, ou encore en justifiant l'esclavage par des travaux littéraires et pseudo-scientifiques.

Dès la fin du XVIIe siècle, des Suisses possèdent des plantations avec esclaves au Brésil, au Surinam ou dans les Caraïbes. Par exemple, au XVIIIe, le Neuchâtelois Jean-Pierre de Pury - fils de David de Pury, actionnaire d'une société qui déportera 42 000 captifs - fonde la colonie de Purrysburg, en Caroline du Sud. Avec lui, une centaine de Suisses et autant d'esclaves dont ils organisent eux-mêmes la déportation d'Afrique. «Les Romains ne l'ont pas fait autrement», se justifiera Jean-Pierre de Pury.

Les Suisses sont parmi les plus gros producteurs d'indiennes de traite (vêtements), à Neuchâtel et à Bâle, ou dans des ateliers qu'ils possèdent dans les ports négriers. A Marin, dans le canton de Neuchâtel, une «Rue des Indiennes» rappelle que ces étoffes très prisées en Afrique étaient produites ici. Les captifs sont convoyés sur des navires négriers dont les noms rappelent l'origine des armateurs: «L'Helvétie», le «Pays de Vaud» ou le «Ville de Lausanne».

Des officiers suisses commandent des troupes mercenaires qui répriment les révoltes d'esclaves dans les colonies tout le long du XVIIIe siècle. En 1803, pour le compte de la France, 600 soldats suisses combattront les troupes indépendantistes haïtiennes.

L'esclavage a ainsi joué un rôle majeur dans la constitution de certaines fortunes helvétiques du XVIIe au XIXe siècle.

Au XVIIIe siècle, un mouvement international se développe dénonçant la traite et l'esclavage et réclamant son abolition 3). Si le Congrès de Vienne de 1815 interdit la traite, elle continue de manière illégale, et l'esclavage perdure dans les colonies. L'Angleterre n'abolit l'esclavage qu'en 1833, la France en 1848, les Etats-Unis en 1865 après la victoire des Etats du Nord, et le Brésil en 1888, marquant la fin officielle de ce système odieux. Durant toute cette période, des scientifiques suisses s'opposent à ce mouvement abolitionniste en justifiant l'esclavage et en propageant un racisme anti-noir.

Le plus connu d'entre-eux est le naturaliste fribourgeois Louis Agassiz. Voyagant en 1846 aux Etats-Unis, il écrit à sa mère pour lui raconter sa première rencontre avec des Noirs: «A Philadelphie, je fus pour la première fois assez longtemps en contact avec des nègres; (...) Je peine à te décrire mes douloureux sentiment. (...) J'ai éprouvé tout de même de la pitié à la vue de cette race corrompue et dégénérée et son sort a éveillé ma compassion à la pensée qu'ils étaient vraiment des êtres humains. Cependant, je ne peux m'empêcher de penser qu'ils ne sont pas du même sang que nous. (...) Quel malheur pour la race blanche que d'avoir dans de nombreux pays lié si étroitement son existence à la race nègre! Dieu nous préserve de tels contacts!» Malgré tout, Louis Agassiz s'installera aux Etats-Unis. Dans son Essai sur la classification, et dans différents articles, il tente de tirer des conclusions sur les qualités d'un être humain en fonction de ses caractéristiques physiques, et devint un des principaux propagateurs des théories racistes. Il craint en particulier «l'engendrement de métis (qui) est un péché contre la nature de même que dans une commuanuté civilisée, l'inceste l'est contre la pureté de caractère». Et de se demander «comment pourrions-nous exterminer le stigmate d'une race inférieure si nous commençons par permettre à son sang de se mélanger sans entrave à celui de nos enfants?»

Un autre éminent scientifique est l'Allemand Carl Vogt, qui trouva refuge en Suisse après la révolution de 1848. Premier recteur de l'université genevoise, son Cours sur l'être humain de 1863 traite de la prétendue similitude entre les crânes des Noirs et ceux des singes. «L'enfant nègre ne le cède en rien à l'enfant blanc pour les capacités intellectuelles. Dès que la fatale période de la puberté est atteinte, avec l'adhérence des sutures du crâne et la formation de la mâchoire, il apparaît le même processus que chez le singe. Les capacités intellectuelles restent stationnaires et l'individu de même que la race dans son ensemble deviennent incapables de continuer à progresser.»

Le psychiatre vaudois Auguste Forel, bien connu pour avoir autrefois figuré sur les billets de mille francs, ne fut pas en reste. En 1896, il voyage aux Antilles, mais a du mal à «supporter la puanteur des nègres», leur «ardeur sexuelle débridée», leur «paresse, leur incompétence, et les misérables produits bâtards que sont les mulâtres». Il se pose la question des «races humaines»: «Quelles races sont utiles à l'évolution ultérieure de l'humanité, quelles races ne le sont pas? Et si les races les plus basses sont inutiles, comment les éliminer peu à peu?» Pour lui, «aucune éducation n'a réussi à faire des nègres une race cultivée. On a suffisamment gaspillé avec eux temps, efforts et argent.»

Ce racisme s'intègre dans le mouvement eugéniste dont la Suisse est à l'époque un des pays à l'avant-poste de la réflexion et de la pratique.


Faire acte de réparation

Aujourd'hui, Hans Fässler milite pour que la Suisse s'engage dans un travail de mémoire: «Il faut un dialogue entre les victimes et les bourreaux ou leurs descendants. Et finalement il faut symboliquement ou matériellement faire un acte de réparation.» Dans ce but, l'historien s'est lancé dans une tournée de conférences à travers le pays au cours desquelles il plaide aussi pour débaptiser les lieux qui rappelent le passé esclavagiste de la Suisse. Car les esclavagistes et les racistes sont toujours parmi nous. Haut de 3950 mètres, le Agassizhorn dans l'Oberland bernois, doit son nom à Louis Agassiz. Hans Fässler a proposé qu'on le rabaptise «Pic-Rentry», du nom d'un esclave qu'Agassiz avait fait photographier comme «preuve scientifique de l'infériorité de la race noire». Le Conseil fédéral a rejeté la proposition le 12 septembre dernier, mais cela ne décourage pas l'auteur-militant.

Plus près de chez nous, Lausanne a une avenue dédiée à Louis Agassiz, la Chaux-de-Fonds une rue, et l'Université de Neuchâtel un «Espace Louis Agassiz». Genève a une de ses principales artères qui porte le nom de Carl Vogt, dont le buste trône devant l'université. Autre exemple, le chemin Surinam à Genève. En 1769, Jean-Zacharie Robin acheta un terrain dans le quartier des Charmilles qu'il nomma «Suriname» parce qu'il possédait une plantation dans cette colonie. Ironie de l'histoire, c'est dans ce chemin qu'est aujourd'hui situé le siège genevois du syndicat Unia.

Rebaptiser rues, avenues et places? Christian Zaugg, chef du groupe A Gauche toute! au Conseil municipal de la Ville de Genève, trouve l'idée bonne: «Pour autant qu'on ait des dossiers bétons. On pourrait donner des noms de Genevois qui ont sauvé des Juifs pendant la guerre ou qui ont combattu pour l'Espagne républicaine».

Ce travail de mémoire est nécessaire pour que nous puissions enfin établir des relations fraternelles avec les peuples noirs.

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1. Thomas David, Bouda Etemad et Janick Marina Schaufelbuehl, La Suisse et l'esclavage des Noirs, Editions Antipodes, Lausanne 2005.
2. Hans Fässler, Une Suisse esclavagiste, Voyage dans un pays au-dessus de tout soupçon, Editions Duboiris, Paris 2007.
3. Les lecteurs trouveront sur le site www.gauchebdo.ch un article consacré au mouvement abolitionniste suisse.

 

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Le commerce triangulaire: un crime contre l'Humanité

Au début du XVIe siècle se met en place un système commercial particulièrement inhumain qui va durer jusqu'à la fin du XIXe siècle, et qu'on va nommer commerce triangulaire en référence au parcours géographique des navires marchands dans l'Atlantique. Ce commerce consiste à partir d'Europe avec des marchandises de traite, à les échanger contre des captifs en Afrique, à revendre ces derniers dans des colonies aux Amériques, oú ils sont réduits en esclavage, puis à ramener en Europe des produits coloniaux.

La première étape commence en Europe oú les capitaux sont rassemblés, les navires armés et assurés, les marchandises embarquées. Contrairement à une idée répandue, celles-ci ne consistent pas en pacotille mais principalement en métaux, ustensiles, armes, alcool et surtout en textiles (indiennes). Les navires se rendent sur les côtes d'Afrique oú pendant de longs mois ils échangent des marchandises contre des captifs en petits lots. Pour les négriers, les critères pour sélectionner les esclaves sont simples, d'après des instructions de l'époque: pour les hommes «point de vieux à peau ridée, testicules pendantes et ratatinées», et pour les femmes «ni tétons cabrés, ni mamelles flasques», mais «des jeunes gens sans barbe et des jeunes filles à sein debout».

Les captifs sont enchaînés et mis en cale affolés, beaucoup pensent être vendus à ces hommes blancs pour être dévorés. Les suicides ne sont pas rares. Les révoltes aussi, vivement réprimées. Mais les captifs ne sont qu'au début de leur épreuve lorsque commence la traversée de l'Atlantique qui dure de un à deux mois. Chaque esclave ne dispose en moyenne que de 40 cm2 d'espace en cale. La promiscuité favorise les maladies et la mortalité. Entre 10 et 20% des captifs ne supportent pas la traversée. Plus de 1,5 million d'Africains seront jetés, morts, à la mer. A l'arrivée dans les colonies, ceux qui survivent sont «retapés» pour être plus présentables et revendus à des propriétaires qui les feront travailler, jusqu'à ce que mort s'ensuive, dans des plantations ou des mines.

Enfin, les navires reviennent en Europe chargés de marchandises produites par les colonies et leurs esclaves.

En quatre siècles, entre 11 et 12 millions d'Africains seront ainsi déportés par l'Atlantique, principalement vers le Brésil et les Antilles.

Selon une chercheuse [1], la traite a bouleversé le continent africain. Les structures se sont disloquées, l'insécurité a poussé les populations à se retrancher dans des sites de défense difficiles à cultiver et à alimenter en eau pour échapper aux «razzias», avec des conséquences démographiques considérables L'Afrique subsaharienne, qui aurait été peuplée de 600 millions d'habitants au début du XVIe siècle, n'en dénombrait plus que 200 millions à la fin du XIXe!

Dans Capitalisme et Esclavage [2], l'historien antillais Eric Williams a établi que le commerce triangulaire, grâce aux profits générés et aux connaissances acquises, avait eu un impact économique fondamental sur l'Europe. En prenant l'exemple de l'Angleterre, la thèse de Williams démontre que l'organisation des plantations, le développement du système bancaire, des assurances, de la construction navale, de l'industrie cotonière ou du raffinage du sucre, a rendu possible la Révolution industrielle.

JBn

1. Louise Marie Diop-Maes, Conséquences sur l'Afrique, in Le Monde diplomatique, novembre 2007, consultable sur www.monde-diplomatique.fr

2. Eric Williams, Capitalisme et esclavage, Editions Présence Africaine, Paris 1968 _________________________________________________________ 

 

Le mouvement abolitionniste en Suisse

Une poignée de Suisses a sauvé l'honneur du pays en s'engageant contre la traite et l'esclavage dans les colonies.

Avant la Révolution française, des imprimeries à Neuchâtel et Genève commencent à publier des livres censurés en France qui dénoncent la traite. La Société typographique de Neuchâtel est la plus active. Si la banque protestante est très impliquée dans le commerce triangulaire, c'est aussi des milieux protestants que sont issus la quasi-totalité des militants et mouvements abolitionnistes.

En 1788 est créée à Paris la Société des Amis des Noirs par Jacques Brissot, le futur girondin, et le banquier genevois Etienne Clavière, qui deviendra ministre des finances de la France pendant la Révolution. Cette société cherche à obtenir par un accord international l'interdiction de la traite et l'abolition de l'esclavage dans les colonies. Plusieurs Suisses participent aux travaux de la société, comme les Genevois Etienne Dumont et Antoine du Roveray, aux côtés de personnalités comme Condorcet, La Fayette ou Mirabeau. La société sera dissoute lors de la liquidation du groupe girondin.

Entre 1786 et 1817, un cercle d'écrivains se réunit autour de Germaine de Stäel à Coppet, comprenant notamment Benjamin Constant ou Jean-Charles de Sismondi. Ce Groupe de Coppet est le principal centre d'opposition sur le continent européen à Napoléon qui a, par ailleurs, rétabli l'esclavage aboli en 1794. Le groupe noue des liens avec des abolitionnistes anglais et défend la cause anti-esclavagiste. Auguste, le fils de Madame de Staël, achetera des fers à esclave pour les brandir dans les salons.

En 1858, des protestants fondent à Lausanne l'Association du sou par semaine en faveur des esclaves aux Etats-Unis d'Amérique, dont le but est de racheter des esclaves, de secourir ceux qui sont libérés, d'aider ceux qui le souhaitent à retourner en Afrique, en faisant appel à des souscripteurs qui s'engagent à verser cinq centimes par semaine. Les esclaves libérés ou secourus, qui doivent se montrer dignes des «sacrifices qu'on fait en leur faveur», s'engagent à rembourser l'association sur un futur salaire... Au cours de ses sept années d'existence, l'association enverra plus de 80 000 francs aux Etats-Unis, une somme importante à l'époque. L'abolition de l'esclavage aux Etats-Unis en 1865 par la victoire des Etats du Nord met fin aux activités de l'association.

6 000 Suisses se seraient engagés pendant la Guerre de Sécession dans les troupes nordistes, dont beaucoup par convictions républicaines et abolitionnistes, un peu comme les brigadistes en Espagne. Quelques Suisses combattent dans l'armée confédérée du Sud, tel le major zurichois Heinrich Wirz qui sera exécuté pour crimes de guerre après les mauvais traitements qu'il a fait subir à des prisonniers dont il avait la charge.

Le mouvement abolitionniste suisse reprendra du service la décennie suivante, cette fois contre la traite pratiquée en Afrique par des marchands arabes. De nombreuses femmes s'engagent dans cette cause. Joséphine Butler fonde à Genève en 1875 la Fédération abolitionniste internationale.

Le mouvement abolitionniste s'éteint au début du XXe siècle lorsque l'ensemble du continent africain est occupé et administré par des puissances européennes.

JBn

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